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Le goût du sel

  • il y a 7 heures
  • 7 min de lecture

Cela fait désormais 20 ans que je roule ma bosse sur et au bord des terrains. Seize ans depuis mon premier championnat du monde, comme joueur, mais déjà aussi comme photographe. J’ai vu à peu près tout : des joueurs qui trichent, des joueurs qui se battent, d’une équipe à l’autre ou même entre coéquipiers. Des menaces. Un disque lacéré au couteau pendant que son propriétaire jouait, pour le déstabiliser. Puis ce même joueur qui, pour se venger, labourait à coups de crampons le disque de l’autre pendant qu’il jouait à son tour. Bref, j’ai vu des choses vraiment sales.

Mais il y avait toujours une forme de résolution. Parfois sportive, avec des sanctions d’équipe — la Hongrie privée de cérémonie de médailles. Parfois éthique, avec des équipes blacklistées de tournois. Parfois disciplinaire, avec des joueurs suspendus par leurs fédérations. Et souvent, d’un haussement d’épaules, je me rappelais que cela n’avait pas vraiment d’impact. Comme cette victoire de l’Inde sur la Suède obtenue en trichant, pour un pré-huitième, ou des points litigieux dans des matchs de poule sans impact. En bref, des taches grises sur un paysage superbe, rien de plus.

Depuis 20 ans, je me lève avec l’envie de faire grandir mon sport. De l’aider à se développer. D’en identifier les défauts et de contribuer, à ma manière, à les corriger. De le voir grandir avec fierté, avec amour.

Et puis il y a eu ça, ce truc ignoble.


Une équipe qui triche à un moment crucial, en demi-finale d’un championnat du monde. Qui réussit sa triche. Et qui, le lendemain, est sacrée championne du monde dans un sport qui se voulait honnête, responsable et auto-arbitré.

La triche existe dans tous les sports. Quand il y a deux équipes et un arbitre, il y a trois forces en présence. Le but est de battre les deux autres, y compris l’arbitre. On met alors en place des assistants, des arbitres supplémentaires, la vidéo. Celui qui triche peut même parfois être célébré, glorifié et devenir un héros national, c'est la vie.


Mais l’ultimate s’est construit différemment. Né aux États-Unis, il s’est voulu un sport alternatif, fondé sur la responsabilité individuelle. Sans arbitre. La règle est simple : si tu triches, c'est toi qui fais quelque chose de mal.

Avec la croissance du sport et l’augmentation des enjeux, des outils ont été introduits : game advisors, observers, referees selon les formats. Mais ces dispositifs n’enlèvent rien à la responsabilité première : celle du joueur.

Lors du mondial beach à Portimão, ces outils étaient présents. Pas des arbitres, mais des aides neutres. Il y avait la possibilité de consulter les capitaines spirit, les joueurs de ligne, et même des supports vidéo. Dans 99 % des cas, cela suffit. Dans le 1 % restant, l’impact est limité.

Puis arrive ce point.


Demi-finale. France contre États-Unis.


La France mène 5-3. La rumeur d’un exploit se répand sur la plage. Les spectateurs convergent vers le terrain 4. Comme la veille lors de Japon-USA, le public se prend d’affection pour cette équipe française qui ose défier le géant.

Les États-Unis reviennent. 6-6. Puis 11-10. Le scénario classique semble se répéter : « on n’était pas loin ».

Mais cette fois, quelque chose est différent.

Trois joueuses françaises sont injouables : Lyla Petitbon, Lison Bornot et Chloé Vallet. Elles dominent. Elles jouent sans peur.

La France égalise à 11-11. Universe point.

La tension est absolue.

Les États-Unis attaquent. Sous pression, une joueuse feinte un hammer, touche la défenseure, et appelle une faute pour arrêter le jeu. Je suis à sept mètres. La scène est absurde. Les joueurs libanais à côté de moi rient. La faute est contestée.

Le jeu reprend. La passe part. Lison Bornot plonge et intercepte proprement. Puis, dans la panique, la joueuse américaine plonge en retard et percute Lison au sol.

Elle appelle faute, il n'y a rien.

Je suis à cinq mètres. J’ai la rafale photo complète. Je lui montre. Une joueuse libanaise montre la vidéo. Elle regarde. Elle voit.

Et maintient son call devant l'évidence de l'absence de faute et devant la game advisor.

La foule hue.


Montrer les preuves © Tekounet (Cliquez sur la photo pour voir la vidéo)
Montrer les preuves © Tekounet (Cliquez sur la photo pour voir la vidéo)

Le jeu reprend. La France défend encore, récupère le disque. Puis attaque.

La foule explose d'excitation ! Disque sur le coté pour Lyla qui tire une longue sur Chloé Vallet. Elle plonge. Elle marque.

La France vient de battre Team USA.

Le terrain est envahi. La joie est totale.


France Women Beach est en finale du mondial © Tekounet
France Women Beach est en finale du mondial © Tekounet

Puis tout s’arrête.

La marqueuse américaine appelle stall out.

Le live stream annonce immédiatement : « Je serais très surprise que ce stall out ne soit pas contesté. »

Et pour cause : il intervient à 6,1 secondes.

Pas 10.

Le game advisor est ignoré par la joueuse qui fait le call, le réglement fait que le point est rejoué.

La foule hue, le compte reprend à 8 et la longue est relancée mais échoue cette fois-ci.

Les États-Unis viennent de voler trois points en moins de 45 secondes sur l’universe point, elles n’auront pas besoin d’en voler plus, les françaises ont les jambes coupées par ce qu’il s’est passé, et elles, ne trichent pas pour récupérer le disque. Maggie Ruden lance sur Rebecca Malinowski et team USA sort la France pour aller en finale.

Les États-Unis marquent.

Match terminé.

Ils iront en finale et gagneront le titre mondial.


On aurait pu en rester là, comme après Suède-Angleterre de la finale open 2011 quand le joueur Suèdois a ramassé un disque qu’il avait dropé puis célébré le point avant de gagner le match.



Sauf que cette fois, c’est l’universe point, cette fois le point à bien été marqué par la France et le match a bien été interrompu. Depuis 2011 pour se protéger de ça, il a été créé une commission de discipline, on a mis des moyens techniques à disposition et des game advisor, il va donc y avoir commission de discipline pour statuer sur le résultat. Ce que le terrain n’a pas su résoudre, notre sport plus mature devrait être capable de le gérer. Mais voilà, il faut faire vite, le match contre le Canada pour la médaille de bronze va se jouer et il faut un adversaire sinon le bronze échappe à celui qui perd au recours. Après avoir mis en échec l’esprit du jeu sur le terrain, débouté les outils, Team USA women va également porter sa mauvaise foi dans les arcanes administratives de la WFDF en refusant d’inverser le résultat et refuser d’inverser le match sous le prétexte que le point qui n’aurait pas dû être rejoué à été rejoué, actant ainsi le résultat. Faisant ainsi, ils forcent la France à abandonner le recours car si elle va au bout et qu’elle perd, le match contre le Canada sera terminé et la France aura perdu, et si elle joue le Canada, elle ne peut plus maintenir le recours.


Team USA à triché. Dans un premier temps sur le terrain 3 fois. Ensuite sur la discussion en n’ayant pas d’intervention du capitaine spirit ou de coéquipier qui intervient pour rétablir la vérité. Ensuite en refusant la vision des game advisors, de la vidéo ou des photos. Enfin en sachant tout ça, en voyant les images et en forçant la France à jouer contre le Canada.

Il fallait gagner, il fallait gagner à tout prix, quitte à tricher pour ça, quitte à sacrifier le règlement qu’ils ont eux-mêmes imposé au reste du monde et en bafouant les valeurs de leur sport. Et pourtant dans cette équipe il y avait Robyn Fennig tellement lié à la France par son passé avec Yaka, mais qui n’a pas levé le petit doigt devant la triche éhonté de ses coéquipières. Le staff a eu la possibilité d’être digne, ils ont préféré gagner même de façon injuste.


Sachant tout.

Voyant les images.

Sachant la vérité.

Ils ont choisi de gagner.

À tout prix.

Ce jour-là, quelque chose s’est brisé en moi.

J’ai vu les regards des joueuses françaises. La détresse. L’incompréhension. Les larmes. Pas celles de la défaite. Celles de l’injustice.

J’ai rangé mon appareil, d'autres ne l'ont pas fait.

Je n’oublierai jamais ces regards.

Depuis, le goût du sel ne m’a jamais quitté.

Je ne suis pas la victime.

Les victimes, ce sont elles.

Celles à qui on a volé une finale mondiale.

Et peut-être l’unique chance de leur vie.


 L'équipe de France inconsolable qui regarde la finale en tribune © Sam Wong cliquez pour l'album
L'équipe de France inconsolable qui regarde la finale en tribune © Sam Wong cliquez pour l'album

Voici la liste des joueuses qui ont triché et salis le maillot national

Alexandra Barnett Chapel Hill, NC

Madison Cannon Austin, TX

Dawn Culton Chapel Hill, NC

Jamie Eriksson Seattle, WA

Robyn Fennig Sacramento, CA

Shayla Harris Oakland, CA

Sadie Jezierski Seattle, WA

Ella Juengst New York, NY

Becky Malinowski Northampton, MA

Maketa Mattimore Grand Rapids, MI

Lindsay McKenna Malvern, PA

Bridget Mizener Carrboro, NC

Kristen Pojunis San Diego, CA

Sam Rodenberg Seattle, WA

Maggie Ruden Oakland, CA

Jordan Sorensen Washington, DC

Claudia Tajima Portland, OR

Abby Thorpe Denver, CO


Staff

David Raflo Team Leader

Juané Schoeman Assistant Team Leader

Samantha Broaddus Head Coach

Sean McCall Assistant Coach

Andrea DeSabato Selection Assistant


Voici celles qui devaient jouer la finale du mondial :

Lyla PETITBON

Lison BORNOT

Chloé VALLET

Perrine BERTAUDEAU

Chloé OLLIVIER

Swann LACOSTE LEFEVRE

Camille LARIVIERE

uliette BERTRAND

Salomé RAULET

Aurore LANGLOIS

Maëva COUSSY

Cassandra LELEU

Laetitia GUILLET

Marine BENOIST

Emma DELAUNAY

Natalia BOCANEGRA GOMEZ


Il y a quand même eu ce bonbon, ce dixième de justice qui fera date et laissera quand même des traces : le public et les supporters. Le public qui a rappelé en finale le geste du vol aux joueuses états-uniennes, les supporters qui sont allés publier inlassablement en commentaire sous les posts de propagande de la fédération US et parfois même ailleurs pour rappeler qu’il y a eu un braquage. Mais ces images ne rétablissent pas la vérité du terrain, il y a défaillance des institutions face à un flagrant délit de triche visible, si pour Ted, je recommence à écrire des articles, pour l’ultimate, je penserais toujours à ces visages effondrés et j’aurais sans doute longtemps le goût du sel.


Cérémonie de podium © Antoine Riguet

 
 
 
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